Innovation et processus de valorisation en SHS et au sein des Maisons des Sciences de l'Homme

Mercredi 28 août 2019
Type
Le Réseau

Entretien croisé avec Maria-Teresa PONTOIS, responsable valorisation à l’InSHS du CNRS, et Nicolas DROMEL, adjoint au directeur du secteur SHS de la DGRI du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation*.

RnMSH : Quelles sont les formes d’innovations propres aux SHS ?

Maria-Teresa Pontois : En SHS trois formes spécifiques d’innovation existent : l’innovation sociale, culturelle et d’usage.

L’ innovation sociale implique qu’une découverte, un nouveau concept ou une nouvelle méthode faisant l’objet d’une recherche, aient un impact sur la société. Ce type d’innovation fait émerger des démarches participatives qui sont à même de changer le regard sur l’objet des recherches : les acteurs de la société civile participent directement à la définition des questions de recherche et aux recherches mêmes, selon un processus de co-construction ou recherche-action. Dans ce cadre, les Maisons des Sciences de l’Homme ont un rôle d’incubation de projets différents, mais d’égale importance, et donc complémentaire, à celui des SATT (Société d’Accélération du Transfert de Technologiques).

Une illustration de cette forme d’innovation serait l’étude de l’impact du sport sur les seniors dans la manifestation des maladies neurodégénératives, afin de pouvoir apporter, d’une part, des améliorations considérables au niveau de la santé de ce groupe des personnes, d’autre part, une réduction des coûts pour la sécurité sociale. En donnant de la valeur économique à une retombée sociétale, nous pouvons véritablement mesurer les impacts de l’innovation en SHS et donc proposer des indicateurs.

Différents acteurs du CNRS prennent en compte le concept d’innovation sociale et le développent de manière différente : la Direction Générale Déléguée à l’Innovation (DGDI), la Direction des Relations avec les Entreprises (DRE), les services Partenariats et Valorisation au sein des délégations régionales, CNRS Innovation (CI) – la filiale de valorisation du CNRS.

La pratique de créer des laboratoires communs, associant un laboratoire de recherche à un industriel ou à une entité de la société civile constitue aussi un exemple d’innovation sociale : à titre d’exemple, la MSHS de Poitiers a créé le laboratoire commun DESTINS avec un bureau d’étude et de conseil, la société Ellyx, afin de développer des connaissances et des méthodes au service de l'innovation sociale.

Dans le deuxième cas, on parle d’ innovation culturelle pour appréhender à la fois le champ culturel, celui de la création artistique et plus largement des œuvres de l’esprit, et la médiation culturelle, au sens où les représentations constituent un vecteur du changement social. La recherche en SHS ne débouche pas forcement sur des productions artistiques mais peut contribuer à donner de la valeur à des œuvres récentes ou à certifier l’origine d’œuvres anciennes, par exemple. Au plan de la médiation culturelle, l’impact de la recherche peut s’envisager en facilitant des processus d’insertion pour des publics en difficulté, comme les jeunes qui sortent de leur ghetto dans une opération conduite à la MSH en Bretagne. L’innovation culturelle favorise les croisements des savoirs grâce à l’implication de différents collectifs, comme dans le cas de l’observatoire « Ruptures, jeunesses et remédiations » sur les radicalisations, porté par la MSH Paris Nord.

La MSH-Alpes promeut aussi l’innovation sociale et culturelle via le collectif Odenore, un observatoire des non-recours aux droits et services, surtout dans les domaines de la santé et des prestations sociales, afin de sensibiliser dans ce sens les populations à risque.

La notion d’innovation d'usage s'inscrit d’emblée de façon complémentaire aux innovations techniques, lesquelles comportent un potentiel d’utilité sociale qui est mis à l’épreuve du marché mais aussi des usages, attendus ou non, que les consommateurs ou les bénéficiaires sont susceptibles de mettre en pratique. Un exemple d’innovation d’usage est donné par la plate-forme SIMULAUTO de la MSH-T de Toulouse : il s’agit d’un simulateur de conduite qui permet de faire des recherches sur les défauts de l’attention pendant la conduite automobile (interférence, inattention, distraction, aperception). Cette plate-forme renvoie à la problématique des véhicules autonomes, sujet de grande actualité qui fait débattre les chercheurs au niveau international.

RnMSH : Comment apprécier l’impact de la recherche en SHS ?

Nicolas Dromel : La recherche et l’innovation en SHS aboutissent à une grande diversité d’impacts (scientifiques, économiques, sociaux, culturels, politiques, environnementaux, etc.), qu’il est important de savoir appréhender et mettre en valeur.

Chaque discipline est porteuse d’un potentiel de valorisation partiellement inexploité. De plus, la recherche et l’innovation aux interfaces disciplinaires et sectorielles créent en continu de nouvelles opportunités de valorisation. A titre d’exemple, concernant l’économie, l’une des revues les plus connues et respectées du domaine, l’American Economic Review, publie depuis plusieurs années des articles résultant de recherches à l’interface avec d’autres disciplines : la sociologie, le droit, les sciences cognitives et du comportement, les sciences politiques, la géographie, la philosophie, etc. La politique de cette revue illustre le trend sous-jacent à la discipline : une ouverture forte et grandissante vers une interdisciplinarité ambitieuse. Les humanités numériques sont un magnifique exemple d’interdisciplinarité féconde tant en termes de recherche que d’innovation. On peut aussi citer l’utilisation de la physico-chimie pour l’étude des matériaux et des objets du patrimoine culturel, qui permet des avancées exceptionnelles des connaissances.

Les infrastructures et très grandes infrastructures de recherche en SHS sont des catalyseurs de transformation dans les manières de faire de la recherche et d’innover. Elles constituent des vecteurs importants de développement de recherches interdisciplinaires, et participent pleinement de notre potentiel de valorisation.

Maria-Teresa Pontois : La question de la mesure est essentielle pour appréhender les transformations des missions confiées à la recherche en SHS, qui passe de la production de nouvelles idées à une contribution, directe ou indirecte, au bien-être de la société. Il faudrait arriver à mesurer ces impacts, notamment en leur donnant une dimension économique. Les Maisons des Sciences de l’Homme, avec leurs recherches méthodologiques et leurs axes thématiques, peuvent apporter des éléments de rupture avec l’état de l’art existant, ce qui n’est pas à entendre seulement d’un point de vue technologique : les recherches menées au sein des MSH ont la capacité de porter un sujet de recherche sur la scène publique, afin de faire discuter et travailler ensemble différents acteurs, dont les membres de la société civile, avec l’implication des sciences dites participatives.

Nicolas Dromel : Il est important de se donner comme objectif la mise en évidence et la promotion d’impacts de qualité apportés par les sciences humaines et sociales vers notre société, en mobilisant les différents dispositifs en charge de la valorisation.

Un premier enjeu consiste en la caractérisation des différentes variétés d’impacts, qu’ils soient directs ou indirects. Un deuxième est lié au développement de mesures pertinentes pour l’appréhension des impacts multidimensionnels. Un troisième réside en l’étude, l’expérimentation et l’évaluation de méthodes cherchant à augmenter ces impacts.

L’impact de la recherche et de l’innovation en SHS est une question de grande actualité au niveau international. En novembre 2018, le colloque ‘Impact of Social Sciences and Humanities for a European Research Agenda’ organisé à Vienne par la présidence autrichienne du Conseil de l’UE a lancé des réflexions globales cherchant à appréhender, mesurer et analyser la valeur apportée par la recherche en SHS.

RnMSHS : Quelle est la place des SHS dans les projets transversaux ?

Nicolas Dromel : Un nombre grandissant d’appels à projets nationaux et internationaux mobilisent les SHS, sous forme intensive, ou en interaction avec d’autres secteurs. Pour rendre l’interdisciplinarité impliquant les SHS féconde et riche d’impacts, il est essentiel d’adopter une stratégie qualitative exigeante, dans l’intérêt mutuel des communautés de recherche et d’innovation impliquées.  Cela passe par la participation active d’experts en SHS à trois étapes clés : (1) dans les groupes d’experts préfigurant les appels à projet, (2) dans l’écriture des appels, et (3) dans l’évaluation des projets et de leurs impacts.

Les MSH et les SATT sont, par exemple, des incubateurs de projets dans lesquels se trouve une expertise qui peut s’avérer utile dans les trois étapes précédemment citées.

Maria-Teresa Pontois  : Au sujet de l’ouverture à l’Europe et à l’International, le programme d’H2020 « Science avec et pour la société (SWAFS) » représente une source importante de financements pour les SHS. Ce programme, transversal aux piliers d’H2020, promeut la création de nouvelles méthodologies de partage et d’accès aux savoirs, en mobilisant non seulement le monde académique mais également les citoyens, et les nombreux réseaux, associations, centres de science ouvrant pour la diffusion des résultats de la recherche auprès du grand public.

RnMSH : La recherche en SHS a-t-elle un impact direct sur les politiques publiques ?

Nicolas Dromel : La recherche et l’innovation en SHS peuvent apporter des éclairages essentiels pour la définition, la mise en œuvre et l’évaluation des politiques publiques. Cette forme de valorisation est encore sous-exploitée, alors qu’elle est dans l’intérêt mutuel de la recherche et de l’Etat, et qu’elle permet d’éclairer les débats démocratiques. Cela passe notamment par le développement de l’accès des chercheurs aux données des administrations. Une meilleure compréhension des comportements des citoyens concernés par les politiques publiques reste une bonne façon de rendre ces dernières plus efficaces.

 

----------------------

* Texte de l’entretien validé le 28 août 2019