L'appel à projet du Réseau et ses résultats : le projet « AURA » Agriculture Urbaine en Afrique de la MSH Val de Loire

Lundi 14 janvier 2019

Jean-Louis Yengue, avec son projet AURA " Agriculture Urbaine en Afrique", est l’un des lauréats de l'appel à projet conjoint du RNMSH et de la Mission pour l'Interdisciplinarité du CNRS en 2015-2016. Son projet a été incubé à la MSH Val-de-Loire. Jean-Louis Yengue a accepté notre demande d’interview et nous parle ici de ses résultats et de la manière dont ce financement a permis le démarrage de son projet.

En 2016, Jean-Louis Yengue était maître de conférences à l’Université de Tours, rattaché au laboratoire CITERES faisant partie du périmètre de la MSH Val de Loire ; il est désormais professeur à l’Université de Poitiers dans l’équipe d’accueil RURALITES, rattachée à la MSHS de Potiers. Son projet interdisciplinaire, à la frontière entre géographie, ethnologie et biogéochimie, a pu bénéficier du soutien et de l’environnement stimulant de deux Maisons de Sciences de l’Homme.

L’idée d’« AURA » est née de la collaboration avec des collègues du Burkina Faso étudiant l’agroécologie dans les espaces ruraux. Jean-Louis Yengue initialement spécialiste de l’agriculture urbaine au Cameroun, a ainsi décidé d’appliquer ses compétences à un nouveau terrain, celui du Burkina Faso.

Le projet AURA souhaite favoriser le maintien et le développement de l’agriculture urbaine familiale, qui est pratiquée par les ménages les plus pauvres dans tous les interstices de la ville de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso : dans les cours intérieures, les terrains publics vacants, les rives de cours d’eau, les jardins, les balcons, les espaces verts, surtout pour la culture de légumes feuilles et de fruits. Ce type d’agriculture utilise comme engrais les déchets organiques et industriels de la ville, disponibles en quantité très importante à cause de l’urbanisation croissante. Cela alimente donc également la filière de traitement des déchets, activité prise en charge en particulier par une association de femmes, qui s’occupe de leur tri ainsi que de leur vente. Les deux métiers dont il est question ici, celui d’agriculteur urbain et celui de trieur et commerçant de déchets, ne sont pas légalement reconnus par la municipalité, qui soutient principalement les activités industrielles, de commerces plus traditionnels et l’établissement de quartiers résidentiels. Néanmoins, dans la pratique, l’agriculture est omniprésente en ville.

Le projet AURA part de ce constant tout en revendiquant l’importance de l’agriculture urbaine à Ouagadougou et ce pour différentes raisons : cette agriculture est une source importante de production alimentaire, surtout pour les familles les plus démunies, ainsi que de création d’emplois pour cette population ; de plus, cela joue un rôle fondamental dans le recyclage des déchets, le verdissement de la ville et l’amélioration de l’environnement. Le chercheur et son équipe sont intéressés par une démarche participative de co-construction de la recherche avec les acteurs locaux directement impliqués dans l’agriculture urbaine. Des interviews ont été conduites auprès de la population locale d’agriculteurs et de vendeurs de légumes ainsi qu’auprès des femmes s’occupant du tri et de la vente de déchets, afin de documenter leurs pratiques. Les lieux dédiés à l’agriculture urbaine seront aussi compilés dans un système géographique informatisé.

Le projet AURA a montré que, en dépit d’un manque de reconnaissance par les autorités, les maraîchers se sont développés de manière très structurée à Ouagadougou, avec des réseaux d’emplois bien précis, une organisation pour l’accès aux nouveaux commerçants et une vraie filière de commercialisation des produits liés à cette activité.

Une communication grand public des résultats du projet est aussi envisagée par la suite à Ouagadougou, avec une place essentielle jouée par les habitants, acteurs du projet. Jean-Louis Yengue souhaite en effet, grâce à une démarche de concertation collective, co-construire une façon vertueuse de faire l’agriculture urbaine avec tous les acteurs concernés. A cette fin, Jean-Louis Yengue envisage, pour la suite de son projet, de créer un jardin potager « test », permettant de former les acteurs et d’expérimenter sur place de nouvelles formes d’agriculture écologique. Il s’agira d’un démonstrateur, une sorte d’espace d’exposition ouvert aux différents publics concernés qui voudront se renseigner, essayer, se former. La suite du projet aura aussi une dimension ethnologique forte, mise au point par des ethnologues locaux, avec l’étude du rapport des différents acteurs de l’agriculture urbaine avec la nature, et pourra être soutenue par la municipalité de Ouagadougou, qui mettra à disposition des terrains pour le jardin potager « test ». Grâce à cette nouvelle approche, les chercheurs apprennent de la population locale, de leurs pratiques, selon un effet boule de neige : les formations seront endogènes, faites par les habitants pour d’autres habitants (ainsi que pour les chercheurs) et des projets de recherche ultérieurs pourront financer les analyses chimiques du sol et la récolte ainsi obtenue.

Après avoir été interviewés par l’équipe des chercheurs, différents agriculteurs urbains ont exprimé leur ressenti par rapport au projet AURA : un sentiment général de proximité caractérise cette démarche de co-construction du projet parce que les chercheurs ne partent pas avec leurs résultats mais les mettent à disposition des acteurs locaux afin de créer des pistes d’amélioration possibles pour tous les secteurs de l’agriculture urbaine (qualité de la récolte, sol, déchets, environnement, emploi de la population, relation avec la municipalité). La démarche de co-construction de la recherche avec les acteurs locaux a donc des retombées profondément positives pour le tissu social dans son ensemble.