Le colloque DH NORD : l'organisation d'une table ronde dédiée aux enjeux des humanités numériques au sein des MSH

Mardi 16 octobre 2018

Dans le cadre du colloque international DH NORD, organisé à la MESHS cette année sur la thématique « Matérialités de la recherche en sciences humaines et sociales », une table ronde a eu lieu sur les humanités numériques au sein des Maisons des Sciences de l’Hommes.

La table ronde, animée par Odile CONTAT, Responsable des Ressources Documentaires de l’INSHS et pilote du réseau de compétences HN&IST (humanités numériques et information scientifique et technique) du RnMSH, a abordé trois sujets principaux : le rôle et les profils des ingénieur-e-s en humanités numériques (HN) travaillant au sein des MSH, les activités en humanités numériques portées par les MSH, dont les formations, et enfin la structuration locale et nationale des HN à laquelle les MSH contribuent. Les deux premiers sujets ont notamment pu être abordés à partir de l’analyse préliminaire d’une enquête menée en 2016 et 2017 dans le cadre du réseau thématique HN&IST (Humanités Numériques et Information Scientifique et Technique) du Réseau National des Maisons des Sciences de l’Hommes, enquête intitulée « Les Humanités Numériques dans les MSH, État des lieux et perspectives ».

Autour de la table étaient présents deux ingénieures en HN (Sara TANDAR de la MAE à Nanterre et Morgane MIGNON de la MSH en Bretagne), deux chercheuses spécialisées en HN (Caroline MULLER, maîtresse de conférence à l’Université de Rennes II et Clarisse BARDIOT, maitresse de conférence à l’Université Polytechnique Hauts-de-France) et une directrice et un directeur de MSH (Martine BENOIT de la MESHS et Arnauld LECLERC de la MSH Ange Guépin).

Missions et profils des ingénieur-e-s en humanités numériques

Le large spectre des compétences mobilisées par les ingénieur-e-s en humanités numériques les amène à avoir souvent des profils multiples à cheval entre les 3 BAP (branches d’activité professionnelles) D, E et F, soit respectivement le domaine des « sciences humaines et sociales » (D) (y compris la production et le traitement des données), le domaine « informatique, statistiques et calcul scientifique » (E) et celui de la « culture, communication, production et diffusion des savoirs » (F).

Sara Tandar parle de son profil comme d’un profil « généraliste », elle travaille beaucoup avec le numérique en lien avec le pôle éditorial, très actif et très structuré avec de nombreuses revues à la MAE ; Morgane Mignon évoque quant à elle les différentes missions en HN selon les besoins des MSH, tout en soulignant le rôle de médiation et d’interface entre les 3 BAP.

L’enquête a identifié cinq postes qui sont clairement intitulés « ingénieurs en HN » : outre ceux de la MAE et de la MSHB, la MESHS, la MSHS Poitiers et la MSH Ange Guépin accueillent également des responsables HN. Pour le reste, une galaxie de postes associés à des activités différentes recouvre le domaine des HN, le terme le plus cité dans les missions des agents étant celui d’« édition numérique » :

  • Coordination pôle/atelier numérique
  • Numérisation
  • Accompagnement des projets numériques
  • Edition numérique
  • Ressources numériques

 

Sara Tandar et Morgane Mignon décrivent ainsi les missions de leurs postes : elles donnent des conseils personnalisés aux équipes de recherche en matière de projets numériques (par exemple : comment archiver les données de la recherche, les documenter, les traiter) ; elles travaillent en concertation avec les pôles éditoriaux de leur Maison, Sara Tandar s’occupant également d’un projet de création d’une plateforme numérique pour la soumission et l’évaluation des articles des revues du pôle. Morgane MIgnon assure de plus une mission d’animation scientifique dans l’organisation de séminaires et de colloques. De manière générale, les ingénieur-e-s en HN sont aussi des relais pour la diffusion de bonnes pratiques favorisées par la TGIR Huma-Num

La table ronde continue ensuite en donnant la parole aux chercheuses afin d’expliquer leurs attentes vis-à-vis des ingénieur-e-s en HN et la variété de collaborations qu’elles ont pu mettre en place avec elles-eux.

Caroline Muller précise tout d’abord se considérer comme maître de conférence en histoire et chercheuse à l’ère numérique (plutôt que chercheuse en HN). Ses attentes concernent une prise en considération plus ample des HN : « Pendant le doctorat : il faudrait que les MSH se concertent directement avec les écoles doctorales pour pouvoir mettre en place des formations ad hoc. »

Les ingénieur-e-s en HN ont un rôle fondamental d’accompagnement technique et de conseil et elles-ils ont une vision d’ensemble sur le panorama général de ce qui existe en HN.

Clarisse Bardiot souligne que les ingénieurs en HN accompagnent la réalisation de data management plan (DMP), devenu incontournable pour le dépôt des projets européens et des ANR.

La parole passe ensuite à la directrice et au directeur des MSH : Martine Benoit rappelle que la MESHS a été une des premières MSH à avoir eu un poste d’ingénieur en HN, voulu et très soutenu par le président du RNMSH de l’époque, Bertrand Jouve. Arnaud Leclerc de la MSH Guépin souligne la force de frappe des MSH disposant d’un-e ingénieur-e en HN (ou d’un poste équivalent) : il mentionne l’exemple d’un projet de recherche en histoire du droit sur le divorce porté par la MSH de Lyon. Le chercheur avait besoin de consulter une base de données des archives du Ministère de la Justice basés à Nantes, regroupant plus de 6000 décisions de divorce, avec les noms des couples ayant engagé un acte de divorce ainsi que des magistrats impliqués, documents bien évidement confidentiels. Leur consultation a été possible grâce à un ingénieur en HN présent sur place au sein de la MSH Ange Guépin et aux technologies de numérisation et analyse de données propres au champ des humanités numériques. La base de données en question a été intégralement détruite après consultation et analyse pour les besoins envisagés. Si les MSH jouent le rôle d’hôtels à projets en proposant des financements en HN, les postes d’ingénieur en HN sont eux à positionner de façon pérenne au sein des maisons.

Les activités en humanités numériques propres aux MSH

La table ronde prend ensuite en considération les activités en HN développées au sein des MSH. Une place prépondérante est occupée par la gestion et le traitement des données numériques et des bases de données, par la mise en place d’outils collaboratifs, l’accompagnement des projets, la réalisation de sites web et le développement de projets éditoriaux. Dans l’enquête réalisée par le RNMSH, les verbes d’action qui émergent le plus souvent sont « organiser, aider, développer » ; en matière d’action engagée, nous retrouvons « formation », « valorisation », « expertise ». La formation continue est l’une des activités fondamentales des MSH. Morgane Mignon présente en particulier deux actions de formation organisées par la MSHB et l’URFIST de Rennes et de Pays de la Loire : le stage de formation de formateurs aux carnets Hypothèses, qui a donné lieu à la mise en place d’un réseau coordonné par trois MSH et le stage d’introduction au codage TEI, qui a eu lieu en novembre 2018.

A la MAE de Nanterre, les formations ont des liens forts avec les écoles doctorales, couvrant tout un panel de thématiques susceptibles d’intéresser tous les étudiants de l’université (édition, écriture d’articles, documentation et gestion des données, numérique).

A la MSH Ange Guépin en revanche, il est plus facile de faire des formations pour des chercheurs qui participent aux projets financés par la Maison ainsi que pour des doctorants hébergés à la MSH. Cela reste relativement plus difficile de s’adresser directement aux écoles doctorales.

La nécessité d’une coordination inter-MSH sur les formations en HN est un besoin de plus en plus clair et partagé.

L’importance d’une culture des données

Selon Caroline Muller, même si le paysage de la recherche locale bouge beaucoup et est pluriel, un intérêt commun serait néanmoins celui d’une formation conjointe à la culture générale et théorique des données, en particulier pour les doctorants.  Les MSH et la mise en place de formations fédérées par plusieurs MSH, sont un terrain fertile pour un tel développement. Les doctorants pourraient élaborer une sorte de programmation à la carte de leurs cursus, afin de comprendre comment intégrer la question numérique à leur projet. Un dispositif de ce type est possible avec un ancrage local fort et un lien étroit avec les autres MSH.

Arnaud Leclerc souligne que les MSH ont des publics différents : les historiens et les littéraires ont pris le virage des HN, cela est moins vrai pour d’autres disciplines. Selon Caroline Muller, il ne s’agit pas d’apprendre un nouveau métier (celui de l’historien à l’ère du numérique, ce qui ferait peur dans un contexte où les emplois du temps sont déjà chargés) mais plutôt de comprendre les enjeux, et pas seulement les outils, de l’écosystème numérique. Afin de pouvoir intéresser les historiens qui ne se sont pas encore approchés des HN, une formation pourrait toucher la question des archives numériques, les gestes méthodologiques, la culture disciplinaire partagée face à cette nouvelle forme d’archives. A titre d’exemple, Caroline Muller se réfère au projet « le goût de l’archive à l’ère numérique » qui prend en considération ce que le numérique fait aux gestes quotidiens et à la culture sensible des historiens.

Les MSH actrices de la structuration du paysage en HN dans un contexte changeant

Par nature les MSH ont une singularité : la capacité de faire du lien entre des institutions très différentes sur un site donné (Arnauld Leclerc). Dans un paysage de la recherche récemment renouvelé (avec la naissance des COMUE, IDEX, LABEX etc…), il est nécessaire de repenser, récréer et alimenter à nouveau le lien institutionnel, avec des situations locales qui sont très différentes. Afin de donner du poids aux SHS dans leur ensemble, il est important d’être présent dans les projets qui structurent le paysage de la recherche française. Selon Martine Benoit, le lien de la MESHS avec ses sept tutelles est fondamental, afin de faire comprendre l’utilité des SHS dans leur ensemble et non pas seulement des HN. Arnauld Leclerc est témoin d’une expérience contraire à Nantes : les collectivités ne financent plus les SHS tout court, mais seulement le numérique. Il est alors crucial de se présenter comme chercheurs en HN.

Clarisse Bardiot rappelle encore l’importance fondamentale de la MESHS pendant sa formation de jeune chercheuse et le financement de projets incitatifs à risque. Le fait d’être accompagné par une MSH a un impact profond dans la vie d’un chercheur, les appels à projet permettent de semer les premières graines.

L’offre de services en HN commune aux MSH peut se résumer dans les activités suivantes :

  • Infrastructures techniques locales
  • Développement d’outils, de plateformes
  • Assistance technique et méthodologique
  • Expertise autour de la production et du traitement des données
  • Diffusion et valorisation
  • Structuration locale et nationale des HN
  • Lien fort avec les TGIR Huma-Num et Progedo et les infrastructures en IST.