Une discussion avec Maryse Delaunay-El Allam sur son projet C20 « Construction des connaissances sur les odeurs », incubé à la MRSH de Caen et lauréat de l’AAP du RNMSH et de la MI en 2015 et 2017.

Vendredi 22 février 2019

Le projet « Construction des connaissances sur les odeurs : importance de la mise en mots et du partage social et culturel des odeurs » porté par Maryse Delaunay El-Allam, a été lauréat de l’appel à projet conjoint du RNMSH et de la Mission pour l’interdisciplinarité du CNRS à deux reprises, en 2015 et 2017. C20 développe une analyse interdisciplinaire sur les connaissances olfactives entre psychologie du développement, anthropologie cognitive, linguistique et traitement numérique du discours retranscrit. Le projet est caractérisé par la collaboration de trois MSH : outre la MRSH à Caen, la MSHS Sud-Est à Nice, avec la participation de l’anthropologue cognitif Joël Candau, et enfin la MSH de Dijon, impliquant la participation de Laurent Gautier, linguiste du Centre inter-langues.

C20 a comme objectif d’explorer le développement des connaissances olfactives et la capacité à les communiquer chez les jeunes enfants : dans notre société et dans notre culture le langage olfactif est très pauvre comparé à celui des autres sens (exception faite pour le langage tactile) et les expériences sensorielles olfactives ont été souvent liées aux expériences innées et non pas aux processus cognitifs de haut niveau. Maryse Delaunay analyse les capacités cognitives des enfants à catégoriser et à parler des odeurs et met en lumière les différences interindividuelles pour tenter de les expliquer.

Elle recherche notamment une potentielle relation entre les capacités cognitives olfactives des jeunes et la valence développementale de la matrice culturelle, concept élaboré par Joël Candau, collaborateur du projet C20.

Joël Candau a avancé l’hypothèse selon laquelle la transmission culturelle a lieu en fonction d'un curseur ou gradient allant de la félicité à l'adversité. Les matrices culturelles auraient un effet différencié sur le développement du potentiel d’apprentissage sensoriel des êtres humains, indépendamment de la variabilité interindividuelle de ce potentiel. Une matrice culturelle présente donc des conditions de félicité ou d’adversité selon qu’elle favorise ou entrave le développement de ce potentiel, avec tous les degrés intermédiaires possibles entre ces deux pôles de la valence développementale.

Cette théorie pourrait expliquer les variations et invariants interindividuels et intra-individuels en matière de transmission culturelle sur les odeurs et sur la capacité des enfants à mettre en mots lesdites odeurs. Cela signifie qu’il y aurait des familles plus prédisposées que d’autres à transmettre certaines caractéristiques des odeurs (par exemple hédoniques en exprimant à quel point cela sent bon ou pas, permettant de parler librement de ce qu’on sent avec l’odorat : cela correspondrait à la matrice culturelle de félicité) ; d’autres familles seraient plus prédisposées à transmettre des aspects d’adversité (interdire de sentir et ne pas favoriser les échanges sur l'odorat, ce qui correspondrait à des indicateurs de valence d'adversité).

La porteuse de projet a accepté de discuter avec nous afin de nous présenter ses résultats préliminaires ainsi que le cadre théorique de sa recherche.

Son projet est basé sur des épreuves cognitives et sur une méthode ethnologique : une population de 86 enfants scolarisés à Caen et 32 enfants scolarisés à Nice ont été recrutés de manière bénévole dans des classes de CP-CE1 et CM1-CM2 pour passer différentes épreuves cognitives permettant d’étudier les connaissances olfactives. A cette fin, un partenariat avec plusieurs écoles primaires de Caen et Nice a été mis en place.

Des odorants récurrents ont été sélectionnés pour être présentés aux enfants sous forme de stylos parfumées, telles que les odeurs des substances identifiées comme responsables de l’odeur de matières premières aromatiques et des odeurs corporelles humaines. Les trois expériences pratiquées sont les suivantes : une tâche de tri libre de treize odorants courants et variés, une tâche d’identification verbale libre des odorants et une tâche d’identification visuelle par appariement des odorants avec des images (avec une « roue des fragrances »).

Une variété de réponses verbales a été ainsi obtenue comme par exemple pour le cuir : « ça sent mauvais » qui manifeste une appréciation hédonique négative, ou bien encore : « c’est l’odeur des bottes de maman », en référence à une source potentielle de l’odorant dans l’environnement de cet enfant.

En plus des ateliers olfactifs mentionnés ci-dessus qui se sont déroulés avec les enfants, des entretiens ethnographiques semi-directifs ont été réalisés avec les familles bénévoles (quarante-deux à Caen et cinq à Nice) afin d’analyser les capacités de transmission culturelle des odeurs.

Les familles ont été interviewées pour estimer l'importance que chacune d’entre elles donne à l'odorat dans ses pratiques culturelles à la maison ou dans l’entourage proche des enfants.

A la suite de cet étude, Maryse Delaunay-El Allam souhaite créer une base de données des deux corpus de discours : la première réunissant les réponses verbales des enfants pour décrire et catégoriser les odeurs, la deuxième réunissant les discours exprimés pendant les entretiens par les parents. Les bases de données en question seront encodées dans le langage XML-TEI et partagées en open access sur internet, grâce à l’intervention du Pôle document numérique de la MRSH de Caen. Les annotations des discours transcrits seront effectuées dans la plateforme GLOZZ, qui met à disposition un standard facilement partageable en open access.

Comme expliqué plus haut, d’un point de vue théorique, le travail empirique apporté par le projet C20 s’appuie sur l’hypothèse de l’anthropologue Joël Candau concernant l’effet de la valence développementale de la matrice culturelle sur le développement cognitif, en appliquant ce concept en particulier aux connaissances olfactives. L’analyse qualitative jusqu’à présent effectuée semblerait aller vers une corrélation positive entre la capacité des enfants à mettre en mots les odeurs et la matrice culturelle de félicité : autrement dit, dans les familles où l’on exprime régulièrement devant les enfants un jugement hédonique sur les odeurs (si une telle chose sent bon ou pas bon), les enfants parleraient plus de la caractéristique hédonique des odeurs (ça sent bon ou mauvais) et formeraient des catégories labellisées dans ce sens plutôt que de rechercher à désigner la source des odeurs. D’autres familles, en revanche, sont plus dans une dynamique d’apprendre aux enfants à verbaliser la source même des odeurs (d’où ça vient et comment s’appelle telle odeur) sans forcément favoriser l’expression de leur aspect hédonique.

La question de recherche à investiguer ultérieurement est donc : « est-ce que les enfants auraient des connaissances dont leur entourage familial favorise l’expression et étaye - ou pas - à exprimer ? ».

Les premiers résultats du projet C20 seront valorisés au cours du colloque « Olfaction et Perspectives », organisé par Cosmetic Valley France et l'ISIPCA (grande école de l’industrie du parfum, de la cosmétique et de l’aromatique alimentaire) au printemps prochain.

La recherche du projet C20 est interdisciplinaire et exploratoire, touchant un sujet à la frontière des différentes disciplines que sont les sciences cognitives, du langage et de l’alimentation, avec un apport important fourni par les nouvelles technologies propres aux humanités numériques.