Une interview avec Dominic Moreau, lauréat de l’AAP interdisciplinaire en 2017 avec le projet DANUBIUS, incubé à la MESHS

Mercredi 13 mars 2019

Dominic Moreau, maître de conférences en Antiquité tardive à l’Université de Lille, membre de l’UMR-8164 HALMA (Histoire, Archéologie, Littérature des Mondes Anciens), qui est affiliée à la MESHS, a été lauréat de l’AAP interdisciplinaire du Réseau National des Maisons de Sciences de l’Homme et de la MI du CNRS en 2017, avec son projet DANUBIUS : « Système d’information géographique sur l’organisation ecclésiastique et la topographie chrétienne des régions danubiennes dans l’Antiquité tardive (III-VIII siècles) .» Le porteur du projet a accepté notre demande d’interview afin de nous faire connaître les résultats préliminaires de son projet ainsi que le cadre théorique de sa recherche.

RNMSH : « Pourriez-vous nous résumer votre projet, ses axes de recherche et ses enjeux dans le cadre de la discipline que vous étudiez, l’histoire de l’Antiquité tardive ? »

DM : « Le projet DANUBIUS est né de la volonté de créer des synergies entre archéologues, historiens, géographes et informaticiens, en mettant en commun des compétences variées, afin de déployer un système d’information géographique (SIG) archéologique et historique de la christianisation du monde danubien dans l’Antiquité tardive. Mon intérêt pour cette thématique et ces régions est motivé par la volonté de comprendre les conditions du passage de l’Antiquité au Moyen Âge dans l’un des secteurs de l’Empire romain tardif qui a été soumis à d’énormes pressions politiques, sociales, économiques et militaires à l’époque des « grandes invasions », en se concentrant initialement sur sa partie orientale, soit le Bas Danube (actuelles Serbie du Nord-Est, Bulgarie du Nord et Roumanie du Sud-Est). Situées sur un point critique des frontières du monde romain, les provinces danubiennes orientales (Dacie ripuaire, Mésie seconde et Scythie) étaient caractérisées par un important réseau de fortifications, autour duquel s'est organisée la romanisation du territoire. Elles constituent d’ailleurs la dernière section du Danube à avoir été perdue par Constantinople, tout en étant la partie du fleuve qui est la plus documentée par les sources littéraires.

Un des aspects le plus marquants de cette phase de transition est le processus de christianisation.

Le déploiement d’un SIG archéologique et historique capable de géo-localiser les sources de la christianisation permettra notamment la visualisation des phénomènes d’échanges, non seulement culturels mais aussi sociaux, dans le contexte spatio-temporel étudié. La plateforme de géo-visualisation exploitera ainsi les données de différentes bases, qui ont été également conçues comme livrables du projet. En particulier, le SIG du projet DANUBIUS se concentrera sur les sièges épiscopaux et les autres sites chrétiens du Bas Danube.

Dans ce contexte théorique, le projet DANUBIUS se pose trois objectifs principaux, avec la constitution des deux bases de données distinctes, donnant lieu aux trois axes de recherche du projet : une base de données heuristique des sources, correspondant aux travaux menés dans les deux premiers axes décrits ci-dessous, et une base de données prosopographique, correspondant au troisième axe.

  • 1) Le premier axe vise la compilation de l’ensemble des sources archéologiques et historiques du christianisme bas-danubien tardo-antique, qui n’a pas fait l’objet d’une synthèse complète depuis plus de cent ans (la dernière publication à ce sujet remonte à 1918 : Les origines chrétiennes dans les provinces danubiennes de l'Empire romain de Jacques Zeller). Dans l’esprit interdisciplinaire qui anime le projet, cette base de données mettra donc en parallèle sources matérielles (mobilier et immobilier) et sources textuelles (sur tous supports). Le dispositif ici proposé est original du fait qu’il n’existe aucune autre entreprise similaire et qu’il constituera, à terme, un outil non cloisonné à un seul domaine d’étude, puisqu’il sera utile à la fois aux archéologues, aux historiens et aux épigraphistes.
  • 2) Le deuxième axe s’appuie sur l’exploration archéologique du site de Zaldapa (Krushari, Bulgarie), qui constitue une très grande forteresse romaine tardive (32 tours, 25 ha intra-muros). Lancée à mon initiative et résultant de plus de quatre années de négociation, la Mission archéologique internationale à Zaldapa, qui est dirigée par les Prof. Georgi Atanasov (mandaté par le Musée historique régional de Dobrich) et Nicolas Beaudry (Université du Québec à Rimouski-UQAR), avec ma collaboration et celle d'Albena Milanova (Université "Saint-Clément d'Ohrid" de Sofia), a commencé formellement ses travaux à l’été 2018, grâce à un financement sur cinq ans du Conseil des Recherches en Sciences Humaines du Canada. Le site a été peu fouillé jusqu’à aujourd’hui, mais le peu qui est actuellement connu laisse présager une très forte christianisation de sa trame urbaine, si bien que l’enquête menée à Zaldapa constitue une très belle étude de cas d’une agglomération civile de l’arrière-pays bas-danubien, qui permettra d’apporter un complément aux données récoltées dans le premier axe. Un SIG à l’échelle du site est aussi envisagé.
  • 3) Le troisième axe se propose, quant à lui, d’offrir une première analyse historique des sources écrites compilées dans la base de données constituant le premier axe, à travers une prosopographie chrétienne, c’est-à-dire un recueil biographique de tous les chrétiens connus (même si anonymes) du Bas-Danube dans l’Antiquité tardive. Deux formats sont envisagés : l’un informatique, qui sera éventuellement accessible à terme, d’une manière ou d’une autre, en ligne ; l’autre imprimé, dans la collection Prosopographie chrétienne du Bas-Empire.

 

Les trois axes qui viennent d’être décrits ont donc leurs résultats propres, tout en offrant la matière permettant le déploiement d’un SIG articulé autour de l’étude de l’organisation ecclésiastique et de la topographie chrétienne de cette région. »

RNMSH : « Comment le projet DANUBIUS s’intègre-t-il dans les axes de recherche de la MESHS et quel est l’avantage qu’il ait été incubé dans une Maison ? »

DM : « Mon programme de recherche trouve pleinement sa place dans l’axe « Humanités numériques » de la MESHS, qui rassemble les HN en différentes disciplines. En 2017, j’ai d’ailleurs été aussi lauréat, avec le même projet, d’un AAP pour projets émergents de la MESHS, qui a constitué un véritable tremplin pour DANUBIUS. Le financement du RNMSH, obtenu parallèlement à l’incubation du projet à la MESHS, m’a aussi permis de me faire connaître, de prendre plusieurs contacts dans le domaine des HN, notamment avec la TGIR Huma-Num, qui héberge maintenant mon projet sur son site internet (encore en cours de construction), ainsi qu’avec des spécialistes extérieurs à mon domaine principal de recherche, comme les géographes, avec lesquels je n’avais pas l’habitude de travailler. En particulier, j’ai pu développer des liens avec beaucoup d’autres acteurs des SIG en France.

Les financements « Émergence de projets » et « PEPS » octroyés presque simultanément par la MESHS et par la RNMSH ont été les premiers d’une série de financements, qui ont mené à l’obtention en 2018 de deux grands soutiens financiers sur trois ans : de la part de l’ANR JCJC et de la Fondation I-SITE ULNE (Université Lille Nord-Europe), dont vous pourrez trouver une brève présentation ici. En marge du financement des travaux de DANUBIUS, il faut mentionner l’obtention de trois partenariats Hubert Curien (Pavle Savić 2016-2017, Proteus 2019-2020 et Rila 2019-2020), qui ont permis et qui permettent d’affiner et améliorer ma recherche, d’en élargir ses lignes directrices initiales ainsi que de pouvoir recruter et constituer une véritable équipe internationale autour de mon projet. »