Appels à projet

Le projet LATEO incubé à la MSH-Alpes : ses enjeux entre philologie, numérique et histoire des idées.

Mercredi 7 février 2018

Isabelle Cogitore, directrice adjointe de la MSH-Alpes et Professeure de langue et littérature latines à l’Université de Grenoble-Alpes, a été lauréate de l’appel à projet interdisciplinaire du RNMSH et de la Mission pour l’Interdisciplinarité du CNRS en 2017. Elle a accepté notre demande d’interview afin de nous faire connaître plus dans le détail son projet, ses résultats et les enjeux du numérique appliqué à la philologie.

 

RNMSH : Comment est né ce projet ?

En réponse à l’appel pour l’interdisciplinarité du Réseau des MSH et de la MI du CNRS. Au départ, il s’agissait d’un projet partagé entre deux porteurs et deux objets scientifiques différents, avec une visée commune : collaborer avec des spécialistes du traitement automatique des langues et voir ce qui pouvait être fait dans ce domaine pour les langues anciennes, grec et latin, notamment dans le cadre de la traduction automatique, d’où le titre LATEO, « Langues Anciennes et Traduction Expérimentale par Ordinateur ». Les deux objets matériels sur lesquels repose le projet de départ sont, d’une part, une édition d’Homère de 1719 effectuée par l’érudit byzantin Moschopoulos (projet porté par Françoise Letoublon, Professeure émérite) et, d’autre part, une édition de 1609 des œuvres de l’historien latin Tacite (58-120 ap. J.-C.), avec les commentaires en latin des principaux érudits, dont Juste Lipse, depuis la découverte du texte au XVème siècle (projet porté par Isabelle Cogitore).

L’historien latin Tacite est devenu, à la Renaissance, le moteur d’un fort courant de pensée politique et morale ; l’humaniste Juste Lipse (1547-1606) a marqué ce mouvement, et ses commentaires aux Annales de Tacite constituent une étape fondamentale de ce courant de pensée ; notre article se concentre sur cette deuxième partie du projet, avec une interview d’Isabelle Cogitore.

 

RNMSH : Comment le projet a-t-il évolué ?

I.C. : Je vous parlerai de la partie qui me concerne spécifiquement. Ce qui m’intéressait était évidemment les commentaires des érudits, car si le texte de Tacite est pour sa part désormais bien connu, édité et accessible, la mine d’informations que constituent les commentaires accumulés au cours des siècles est difficilement accessible car éparpillée. Il fallait donc rendre d’abord accessibles et utilisables ces commentaires. La première question qui s’est alors posée à nous a été de disposer d’un texte digitalisé permettant les travaux ultérieurs dont nous avions l’intuition. Le texte de l’édition de 1609 est disponible sur GoogleBooks, mais l’« océrisation » est de faible qualité, ce qui empêche toute recherche sur des mots précis. J’ai ainsi décidé de réaliser une vraie édition numérique et nous avons donc réalisé une version numérique de l’œuvre de Juste Lipse au format XML-TEI. Une équipe d’ingénieur.e.s au sein de mon UMR Litt&Arts m’a soutenue dans ma démarche de numérisation et le projet a pu débuter grâce à la contribution d’étudiants recrutés en tant que vacataires (les étudiants étaient inscrits à différents parcours de l’Université de Grenoble-Alpes: la licence de Lettres classiques, le master Arts Lettres Civilisation, parcours Sciences de l’antiquité et ils ont été également aidés par un post-doctorant spécialisé dans la même filière).

 

RNMSH : Pourquoi avez-vous choisi l’encodage TEI ?

Le format XML-TEI est un format qui s’appuie sur plus de trente ans de réflexions scientifiques, ce qui, dans le domaine de l’informatique, est quasi antique ! C’est un standard proposant des règles d’encodage : l’utilisation d’un vocabulaire de balises XML et une syntaxe pour les hiérarchiser et organiser les contenus.

L’un des avantages principaux que j’y trouve, outre la solidité scientifique du modèle, est l’interopérabilité : les données créées pourront être comprises, réutilisées. Le format est souple et on peut piocher « à la carte » les balises utiles dans le cadre du projet. La démarche permet aussi assez naturellement de séparer les phases de réflexion, de conception et de constitution du corpus, de celles d’utilisation, d’exploration et de diffusion. Sans compter que les nouvelles compétences acquises par les étudiant·e·s leur seront utiles pour d’autres projets ainsi que pour leur carrière professionnelle future.

Il est intéressant aussi d’observer qu’encoder en XML-TEI le corpus permet de réfléchir à sa structuration et à la typologie des commentaires de Juste Lipse et ainsi d’entrer d’emblée dans l’analyse.

 

RNMSH : Sous quelle forme se présente le projet maintenant ?

I.C. : Avec l’analyse de l’œuvre de Juste Lipse et sa version numérique, le projet évolue et des chemins différents de ceux prévus en phase de montage sont découverts : un projet de traduction collaborative en français a été pour l’instant laissé de côté parce que jugé moins intéressant que la possibilité de faire connaitre la richesse des commentaires de Juste Lispe et des autres érudits au texte de Tacite en langue originale. Ainsi, j’étudie les commentaires en les répartissant selon des catégories : historiques, juridiques, politiques, ecdotiques (liés à la correction du texte de Tacite). J’envisage aussi d’autres catégories, plus fines, à définir. Cette étude me permet ainsi de découvrir la vie intellectuelle des érudits du XVII siècle, de me poser des questions de recherche sur leur mentalité, en investiguant des champs au-delà de la lexicographie. À titre d’exemple, dans les Annales 13, 32 , une femme est accusée de superstitio externa  et le commentaire de Juste Lipse se réfère à une citation de l’historien grec Strabon renvoyant à des mots en grec équivalents à ce mot. Quels sont les modes de pensée sous-jacents à ce choix des mots, pourquoi citer cet historien grec ? Ce genre de questions renvoient à la mentalité de l’érudit.

Le travail actuel de numérisation porte sur les commentaires de Juste Lipse au Livre I des Annales de Tacite et prévoit de continuer avec les livres II et III, pour un total de deux-cent cinquante pages digitalisées. Dans un deuxième moment, il sera étendu à l’ensemble des 16 livres des Annales et aux Histoires.

 

RNMSH : Quels sont les développements envisagés, quelle diffusion de résultats est préconisée ?

I.C. : En matière de diffusion de résultats, une journée d’étude a eu lieu à la MSH-Alpes en octobre 2018 afin de présenter les commentaires historiques et politiques de Juste Lipse à Tacite. Le financement obtenu en 2017 par le RNMSH et la MI du CNRS a été pour moi  « plus qu’un coup de pouce » : cela a permis le lancement d’une nouvelle direction de recherche, tout en m’inscrivant dans l’axe de recherche « nouvelles philologies et humanités numériques » développé par mon laboratoire de rattachement, l’unité Litt&Arts UMR 5316.

Le projet LATEO mettra bientôt en ligne le travail effectué, sur le site Tacitus on line qui est en train d’être finalisé. Celui-ci sera disponible pour les chercheurs, les spécialistes, les étudiants ainsi que les simples curieux, en libre accès.

 

RNMSH : Qu’est-ce que le financement du Réseau a apporté au projet ?

I.C. : Comme expliqué plus haut, le projet a permis la formation par et à la recherche dans le cadre de la programmation TEI-XML réalisée par les étudiants vacataires.  Il a aussi permis l’obtention de deux nouveaux financements, qui sont venus en soutien de ma recherche initiale : une bourse individuelle de numérisation, obtenue avec la bibliothèque municipale de Lyon, grâce à la contribution de l’infrastructure de recherche en IST CollEx-Persée, ainsi qu’un partenariat avec le Consortium Cahier. J’ai également bénéficié de différents dispositifs de soutien aux humanités numériques : une formation ANF (action nationale de formation) du CNRS en gestion de projets numérique titrée « Concevoir et exploiter les sources numériques de la recherche en SHS », organisée à la MSH Val-de-Loire en septembre 2018 (ANF Aussois) ; l’accompagnement tout au long de mon projet par l’équipe ELAN, équipe littérature et arts numériques.

En conclusion, l’action fédérative d’une MSH comme la MSH-Alpes se révèle fondamentale pour le lancement et le développement des nouveaux projets de recherche comme LATEO :  les MSH se positionnent comme des lieux d’interface entre des équipes avec des compétences variées et complémentaires ainsi que comme des incubateurs de projets d’excellence émergents.